Dans les champs de bananes du Sindh, au Pakistan, les ouvriers connaissent le geste par cœur. Une fois les régimes coupés, les tiges tombent lourdement au sol. Elles sont trop volumineuses pour être transportées et trop humides pour être stockées. Alors, depuis toujours, on les laisse au sol ou on les brûle. Pourtant, elles contiennent une fibre naturelle solide, respirante et biodégradable. Aujourd’hui, elle peut être transformée et utilisée dans la mode durable, jusqu’à intégrer nos jeans. On vous en dit plus.
Une fibre oubliée, redécouverte par la recherche
Le saviez-vous ? Le bananier n’est pas un arbre, mais une herbe géante (plante herbacée). Sa tige, composée de couches fibreuses, renferme un matériau étonnamment solide. Dans certaines régions d’Asie, on l’utilise depuis longtemps pour fabriquer du papier artisanal ou des cordages. Mais personne n’avait encore réussi à en faire un textile moderne, capable de rivaliser avec le coton.
C’est la National Textile University (NTU) de Faisalabad qui a franchi la première étape. Après plusieurs années de recherche, ses équipes mettent au point un procédé permettant d’extraire la fibre, de la nettoyer et de la transformer en fil. Une innovation suffisamment solide pour attirer l’attention d’un acteur majeur du secteur : Interloop Limited, géant pakistanais du textile.
En 2021, l’entreprise signe un accord de transfert de technologie avec l’université. Objectif : passer du laboratoire à l’usine, et surtout, créer une filière capable de valoriser les déchets de bananiers directement dans les zones agricoles.
Loomshake™, la technologie qui change la donne
Dans les ateliers d’Interloop, la fibre de bananier passe entre les mains des ingénieurs. L’entreprise développe alors Loomshake™, une technologie qui permet de mélanger cette fibre végétale avec du coton, y compris du coton recyclé, pour produire un fil suffisamment robuste pour le denim.
Le tissu obtenu est dense, légèrement texturé, et surtout beaucoup moins gourmand en ressources que le coton conventionnel. Pas d’irrigation, pas de pesticides, pas de terres supplémentaires mobilisées : la matière première existe déjà, sous forme de déchets.
Guess entre dans la danse
L’innovation aurait pu rester cantonnée aux ateliers d’Interloop, au Pakistan. Mais dès 2024, Guess, l’une des marques américaines les plus influentes du denim, annonçait son intention d’intégrer la fibre de bananier dans une nouvelle ligne de jeans.
Les premiers modèles, expédiés à l’automne 2024, mêlaient coton, coton recyclé et fibre issue des déchets de bananiers.
Pour Interloop, cette adoption par un acteur mondial a servi de véritable tremplin. Pour Guess, c’était l’occasion de montrer qu’une matière plus responsable pouvait s’intégrer dans un produit grand public sans compromis sur le style.
Un impact qui dépasse la mode
Dans les régions productrices de bananes, les tiges n’ont aucune valeur économique. Les transformer en matière première textile pourrait offrir un revenu supplémentaire aux agriculteurs, tout en créant de nouveaux emplois dans les zones rurales.
Interloop prévoit d’installer des unités pilotes directement dans les fermes du Sindh, afin de collecter et traiter les tiges sur place. Une manière de rapprocher l’industrie du terrain et de réduire les coûts logistiques.
Une filière encore jeune, mais pleine de promesses
La fibre de bananier n’en est qu’à ses débuts. Les volumes restent modestes, les chaînes d’approvisionnement encore fragiles, et la technologie doit être affinée pour atteindre une production massive. Mais l’intérêt grandissant des marques montre que la demande existe.
Dans un secteur où le coton et le polyester dominent depuis des décennies, l’arrivée d’une matière première issue de déchets agricoles pourrait rebattre les cartes.
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