Deux tonnes de moules peuvent coloniser un seul mât d'éolienne en mer du Nord. Cette image résume bien le paradoxe de l'éolien en mer : cette énergie renouvelable aide à lutter contre le changement climatique, mais elle modifie aussi les écosystèmes marins. Pour mieux comprendre ces effets, l'Ifremer et le CNRS, principal organisme public de recherche en France, ont mené une étude entre 2024 et 2026, à la demande des ministères de l'Énergie, de la Transition écologique et de la Mer. Les chercheurs ont passé en revue plus de 4 500 publications scientifiques et en ont retenu 411, jugées les plus fiables, afin de dresser un état des lieux des effets de l'éolien en mer sur la biodiversité.
L’impact des éoliennes sur les écosystèmes marins
Le travail des scientifiques a permis d'identifier dix pressions que les parcs éoliens exercent sur la biodiversité, de leur construction jusqu'à leur démantèlement : bruit, pollution chimique, lumière artificielle, champs électromagnétiques, modification des fonds marins ou encore évolution des pratiques de pêche autour des parcs. Parmi elles, trois effets sont aujourd'hui particulièrement bien documentés.
Les oiseaux modifient leurs trajets
Le premier concerne les oiseaux. Beaucoup d’espèces migratrices contournent les parcs pour les éviter, quitte à parcourir de plus longues distances pour rejoindre leurs zones de nourrissage. Celles qui volent au niveau des pales, surtout la nuit, risquent la collision.
Les fondations des éoliennes deviennent de nouveaux habitats
Le deuxième effet ramène aux fameuses moules du début. Les fondations des éoliennes créent des surfaces dures dans des zones où il n'y en avait pas. Elles sont rapidement colonisées par des moules, des balanes et d'autres crustacés, qui attirent à leur tour des poissons comme le cabillaud ou la plie. Leur présence augmente alors autour des éoliennes. Si ce phénomène peut sembler bénéfique pour la biodiversité, il modifie aussi les chaînes alimentaires locales. Les scientifiques ne savent pas encore quelles seront les conséquences de ces changements à long terme, dans vingt ou trente ans.
Le bruit perturbe les mammifères marins
Le troisième effet, c’est le bruit. Pendant la construction, enfoncer les pieux dans le sol marin produit des sons qui portent sur des dizaines de kilomètres sous l’eau. Le marsouin commun, l’espèce la mieux documentée sur ce point, fuit largement les zones de chantier. Certains animaux souffrent aussi de ce que les chercheurs appellent le masquage acoustique : le bruit des travaux couvre les sons dont ils ont besoin pour communiquer ou chasser. Des pertes d’audition temporaires ont également été observées.
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Des parades existent, mais elles manquent encore de preuves
Pour limiter ces effets, la filière a développé plusieurs parades. Bien choisir l’emplacement d’un parc permet d’éviter les grandes routes migratoires. Pendant les travaux, des rideaux de bulles atténuent la propagation du bruit sous l’eau. Certains exploitants testent aussi l’arrêt temporaire des turbines pendant les pics de migration des oiseaux.
Le hic, c’est que la plupart de ces solutions n’ont encore jamais été vérifiées sur le terrain, en conditions réelles. Quant aux mesures de compensation, qui consistent à recréer ailleurs les habitats perdus, elles restent encore très peu documentées dans les études scientifiques.
Des questions encore sans réponse
Cette étude montre surtout qu'il reste encore beaucoup de choses à comprendre. Les chercheurs savent encore peu de choses sur les effets de plusieurs parcs éoliens installés dans une même zone et sur leurs conséquences à l'échelle de populations entières d'espèces. De plus, la plupart des études portent sur des parcs situés en mer du Nord, sur des fonds sableux. Il est donc difficile de tirer les mêmes conclusions pour d'autres environnements, comme la Méditerranée ou les futurs parcs éoliens flottants.
Pourtant, la France prévoit d'accélérer le développement de l'éolien offshore dans les prochaines années. Les chercheurs estiment qu'il est indispensable de suivre ces écosystèmes sur le long terme et de rendre les données collectées par les exploitants plus accessibles à la communauté scientifique. Sans ces observations, il restera difficile de savoir quels changements sont réellement liés aux éoliennes et lesquels sont simplement dus à l'évolution naturelle du milieu marin.